Niphatrogleuma wildbergeri Mauriès, 1986: avant-premier état des lieux
par Miguel Borreguero
Avant-propos
Que les choses soient bien claires: je ne suis pas biologiste, et encore moins spécialiste de la faune souterraine. Si j'ai écrit ce modeste article, c'est parce que, en tant que spéléologue, ce curieux mille-pattes m'a longtemps intrigué, et que je me suis rendu compte que les connaissances qu'on en avait étaient non seulement très fragmentaires, mais aussi relativement dispersées. Mon objectif était donc avant tout de réunir le peu de choses qu'on en sait et d'inciter les chercheurs plus compétents que moi à l'étudier de plus près.
Découverte
L'une des particularités de ce mille-pattes est d'être passé inaperçu aux yeux des spéléologues jusque en 1976 ou 1977, date des premières observations au Tsanfleuron, resp. au Rawil. Mais ce n'est qu'en 1986 qu'il sera déterminé par J.-P. Mauriès à partir d'une récolte réalisée par A. Wildberger au bien nommé gouffre des Mille-pattes, au Rawil (MAURIES 1986, WILDBERGER 1985). Mauriès y vit non seulement une nouvelle espèce, mais aussi un nouveau genre, qu'il rattacha au groupe des Craspedosomida, Cleidogonoidea. A l'heure actuelle, toutes les déterminations de Niphatrogleuma wildbergeri ont été effectuées par J.-P. Mauriès.
Description
Sans entrer dans la description détaillée, que l'on trouvera dans MAURIES (1986), disons tout de même qu'il s'agit d'un mille-pattes dépigmenté de 28 anneaux, à antennes allongées et pattes grêles, d'environ 10 mm de longueur pour 1 mm de diamètre . Le corps, les antennes, la tête et les pattes sont munis de fines soies. Contrairement à la description de Mauriès, nous avons pu observer plusieurs taches sombres au niveau de la tête chez un individu plongé pendant plusieurs mois dans de l'alcool de prune . Ce liquide avait été utilisé comme agent conservateur de fortune. Il n'est pas établi si cette coloration, qui se manifeste d'ailleurs également sur d'autres parties du corps, résulte d'un effet secondaire indésirable de ce liquide ou si, au contraire, ce liquide pourrait agir comme un " révélateur " utile pour la mise en évidence de caractères morphologiques internes.
Sur les prises de vue au microscope électronique à balayage des figures 3 et 4, dues à la bienveillance et au talent d'Yvo Weidmann, ces colorations n'apparaissent pas en raison de la technique de microscopie elle-même.
Il peut être intéressant de relever que la présence - récente ou lointaine - de ce mille-pattes peut aussi être observée indirectement par ses déjections. Celles-ci sont constituées de bâtonnets d'environ 1,5 mm de longueur pour quelques dixièmes de millimètres de diamètre. Ces bâtonnets sont constitués d'argile digérée. De tels bâtonnets peuvent être observés, soit bien conservés sur des parois rocheuses ou concrétionnées à l'abri des ruissellements et des éclaboussures , soit sous une forme plus ou moins ramollie à la surface d'étendues plus ou moins importantes d'argile humide. Ce dernier cas s'observe fréquemment, du moins dans le Lapi di Bou, dans des zones couvertes d'argile de décantation (anciennes zones épisodiquement noyées). Des millions de bâtonnets plus ou moins ramollis et soudés ensemble y forment alors une surface " spongieuse " rappelant la texture de la mousse au chocolat après la première cuillère.
Sur certaines parois, des bâtonnets ont été observés sous une fine pellicule de calcite. Comme ces animaux ont certainement une origine relativement lointaine, on pourrait imaginer de rencontrer ces bâtonnets sous une épaisseur plus importante de calcite, voire dans des carottes de concrétion déjà prélevées pour d'autres études, et de dater ainsi indirectement le passage de ce mille-pattes.
Ecologie
A ce jour, ce mille-pattes a pu être observé dans des grottes et gouffres à des altitudes comprises entre 2000 et 2600 m, sur des parois de galeries parcourues par un fin ruissellement, sur de l'argile humide et à des profondeurs entre quelques mètres et une centaine de mètres sous la surface du terrain. Les températures mesurées ou estimées aux emplacements où ils ont été observés vont de 0 à 3 degrés environ. Dans un des gouffres du Lapi di Bou, un individu a même été observé - parfaitement guilleret - sur un glacier souterrain de regel, à plus de 2 m du premier rocher (qui était lui aussi à 0 degré). A quelques exceptions près (gouffre des Mille-pattes), ces animaux ont généralement été observés isolés.
Cycle de vie
Les observations sont évidemment encore bien trop rares pour prétendre décrire le cycle de vie de cet animal. Toutefois, l'observation suivante mérite peut-être d'être relevée: alors que, au Lapi di Bou, les expéditions organisées logiquement durant les mois d'août à octobre ont toujours permis d'observer des individus vivants et exceptionnellement seulement des individus morts, une expédition organisée au mois de février 1998 - la seule jusqu'ici à cette période de l'année - dans le but de photographier ces animaux sous terre n'a pas permis de trouver des individus vivants, mais une dizaine d'individus morts. On peut alors se demander si leur cycle de vie n'est pas régi par l'arrêt des infiltrations d'eau, et par conséquent de l'apport de nourriture, en hiver.
Répartition géographique
A ce jour, Niphatrogleuma wildbergeri a été observé au gouffre des Mille-pattes (WILDBERGER 1985), dans plusieurs gouffres des lapiaz du Lapi di Bou et du Tsanfleuron (observations de l'auteur), ainsi que dans le Gouffre du Grand Cor (BIGOT 1992) .
On notera qu'en Haute-Savoie, un mille-pattes de prime abord fort semblable (Broelemanneuma gayi) a été déterminé dans des grottes et gouffres à des altitudes comparables (Barme froide, Jean-Bernard), mais aussi à plus basse altitude (la Diau) (MEYSONNIER, AELLEN & STRINATI 1987). En revanche, ce mille-pattes n'a pas été déterminé en Suisse (BERNASCONI 1994).
Remerciements
Mes remerciements vont bien entendu à J.-P. Mauriès pour la détermination de deux individus provenant du Lapi di Bou, à A. Wildberger pour m'avoir mis la puce à l'oreille en me parlant - par hasard - de sa découverte réalisée au Rawil, à C. Perret pour ses photographies au microscope à lumière naturelle et à Y. Weidmann pour ses superbes prises de vue au microscope électronique à balayage. Et mes remerciements anticipés vont d'ores et déjà à tous ceux qui feront progresser les connaissances relatives à cet admirable fossile vivant. Pour le simple plaisir d'en savoir plus.
Bibliographie
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BERNASCONI R. 1994. Suisse (Schweiz / Svizzera). In: Encyclopaedia biospeologica, Tome I, Ch. Juberthie et Vasile Decu éd., Soc. de Biospéléologie, Moulis - Bucarest.
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BIGOT J.-Y. 1992. Un biotope perturbé par l'exploration, le gouffre du Grand Cor (Fully, Valais), Grottes & Gouffres N° 123.
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MEYSSONNIER M., AELLEN V., STRINATI P. 1987. Faune souterraine du département de la Haute-Savoie, Emergences spéléo Rhône-Alpes, num. spéc. 1, Comité spéléologique régional Rhônes-Alpes, Lyon.
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WILDBERGER, A. 1985. R2 oder Gouffre des Mille-pattes. Reflektor 6 (1).
Dernière modification: 24 octobre 1998
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